mardi 14 octobre 2014

Un livre intéressant à lire sur les méthodes politiques...

Par Marianne.fr 

Ancien flic, Olivier Norek signe un roman, "Territoires," dont l'intrigue, assure-t-il, est inspiré d'un sérieux travail d'enquête en Seine-Saint-Denis. Et ce qu'il dit des relations entre élus locaux et caïds est troublant...

Un titre court, énigmatique : Territoires

Encore une histoire de dealers qui se disputent le contrôle du marché de la drogue dans une cité dite « sensible » ? Il y a un peu de cela dans le nouveau roman d’Olivier Norek *, paru ce jeudi 9 octobre, mais pas que… 

Après son brillant premier livre 
Code 93  Norek plonge son lecteur dans les affres de la gestion d’une ville de banlieue parisienne, sur fond de banditisme, d’exécutions sommaires, de magouilles politiques, d’émeutes urbaines et de millions d’euros... Au milieu de ce scénario percutant, on retrouve les flics de Code 93, le capitaine Victor Coste et son équipe de la SDPJ 93. Olivier Norek, lui-même lieutenant de police judiciaire en Seine-Saint-Denis – il est actuellement en disponibilité – a façonné ses personnages en s’inspirant de son vécu. Et c’est là l’une des forces de Territoires : partager avec le lecteur son expérience de terrain et sa passion pour le métier de flic. 
 
« Au début, l’intrigue se passait dans une ville connue du 93. Mais les faits que je décrivais étant trop proches de la réalité. Mon éditeur m’a dit : “C’est bien, tout ce qu’on va gagner avec ton livre va passer dans les frais de justice et d’avocats !” »explique-t-il à Marianne. Le théâtre de ce thriller socio-politique se déroulera donc à Malceny, ville dirigée par « la reine » Vesperini, un personnage trouble capable de s’allier avec les pires caïds pour assoir son pouvoir. Une femme qui tire sa citation préférée des Mains sales, de Jean-Paul Sartre : « Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t'imagines qu’on peut gouverner innocemment ? »

Pour composer ce personnage central de son roman, Olivier Norek s’est entretenu avec de nombreux élus de Seine-Saint-Denis qui lui ont rapporté leurs propres expériences. Et cela fait froid dans le dos...

Marianne : Comment décririez-vous l’intrigue de Territoires ?

Olivier Norek : C’est l’histoire du plus gros casse de France. Un casse qui va nécessiter l’action triple de personnalités politiques, de délinquants et de policiers... L’objectif : que la maire de Malceny, Madame Vesperini, obtienne les centaines de milliers d’euros que lui réclament les caïds qui viennent de récupérer le business de la drogue sur son territoire. Et comment trouver cette somme en une après-midi ? En suscitant une émeute urbaine... Vesperini sait qu’une émeute coûte énormément d’argent à l’Etat, qu’elle dégrade l’image de la ville et la crédibilité des gens qui la dirige. Elle sait que tout le monde a intérêt à l’éteindre le plus rapidement possible. Et pour cela, il y a un moyen simple : payer ceux qui sont à l’origine de l’émeute avec ce qu’on appelle un « budget d’urgence ». En gros, on arrive avec des sacs remplis de pognons, on leur donne et on leur dit : « Calmez-vous s’il vous plaît ». Résultat, un jackpot de 5 millions d’euros...

Rassurez-nous, c'est de la pure fiction ?

La fausse émeute ? Oui, c’est une idée qui m’est venue un jour où je réflechissais à mon intrigue et au sujet que je voulais aborder, à savoir : quel est le prix de la paix sociale ? Voilà à peu près trente ans qu’on ne fait strictement rien pour nos cités, trente ans qu’elles ont une économie souterraine, que les criminels y sont bien installés, qu’ils sont armés. Et voilà trente ans qu’il ne se passe rien. A la limite, une petite émeute tous les deux ans ? Ce n’est pas possible ! Cela signifie bien qu’on achète la paix sociale. En gros, on laisse tranquille les caïds, on les laisse faire leur business et si l'on a besoin d’eux, on les utilise. On peut même les intégrer au staff municipal…

Avant d’écrire, j’ai soumis cette idée d’émeute montée de toute pièce à des élus ou d’anciens élus. Ils m’ont dit que cela leur paraissait crédible. Ils n’étaient pas du tout étonnés par ce scénario, mais précisons quand même qu’ils m'ont dit que cela n’était jamais arrivé, à leur connaissance. 
Avant de vous mettre à l'écriture, vous avez donc mené votre propre enquête ?

Absolument. De la même façon que je cherchais des indics quand je faisais mon boulot de flic, j’ai cherché des politiques pour mon boulot d’écrivain. J’ai appelé un ami qui connaissait quelqu’un qui m’a fait rencontrer un adjoint au maire qui, lui-même, m’a fait rencontrer un maire qui m’a fait rencontrer un ex-maire, etc.
J’ai discuté avec une vingtaine d’élus ou d’anciens responsables du 93, tous bords confondus, à qui je posais une question : « Comment tenez-vous votre ville ? » Et hormis la fausse émeute, tout ce que je relate dans mon livre est véridique.

Par exemple ?

Il y a cette histoire des procurations... Un maire, m'a raconté un jour qu'il avait réussi à avoir un relais important avec un gros caïd d'une cité de la ville où il se portait candidat. Lors d'un rendez-vous organisé par un intermédiaire, il lui explique qu’il va être en ballotage, qu’il lui faut des voix et lui demande donc s'il peut inciter les vieux, les jeunes majeurs, les mamans des quartiers à signer des procurations en échange de quoi il lui promet de nombreux cadeaux. Le gars déploie des nuées de petits moineaux de 18 ans qui parviennent à récupérer un millier de procurations, offrant la victoire à l'homme politique. Six ans plus tard, le maire convoque ce même caïd avec qui il s’est mis à travailler et lui demande de faire la même chose en échange de 10 euros par procuration signées. Le caïd relance sa nuée de moineaux et récupère les 1 000 procuration puis il attend. Une heure avant la fermeture des bureaux, le maire appel son contact pour savoir où cela en est. L’autre lui répond qu’il a récupéré les procurations mais que de 10 euros on est passé à 100 euros par document. Le maire est obligé de se plier à sa demande s’il veut être reconduit et il finit par payer... 

Un autre maire m’a dit un jour : « Ma ville commençait à devenir plus calme, les gens ont commencé à s’intéresser à ma politique, à mon programme, c’est là que j’ai eu peur…» Selon son calcul, il était plus intéressant de rester avec 72 % d’abstention plutôt que de voir ses administrés aller aux urnes. Pourquoi ? Parce qu'il est plus facile d’influer sur un scrutin à 12 000 votants que sur un scrutin à 80 000. Il a ajouté : « Mon intérêt à moi, politiquement, c’est de dégoûter les gens de la politique pour qu’ils ne s’y intéressent pas et que je conserve un fort taux d’abstention. » C’est aussi comme ça que raisonne Vesperini...
Et votre « héros », le capitaine Coste, travaille en ayant conscience de ces méthodes...

Oui, mais il ne peut pas faire grand-chose. Son équipe a une affaire à résoudre. C’était important pour moi, avec mon expérience, de raconter cet aspect des choses, cette hypocrisie et cette attitude des politiques à l’égard de l’économie souterraine et de la délinquance dans les cités. Vous savez, c’est dur de constater qu’un type qu’on a arrêté une fois, deux fois, trois fois, s’en sort systématiquement et qu’il arrive même, parfois, qu’on le retrouve… en conseil municipal !

Je me suis moi-même retrouvé plusieurs fois à enquêter sur un adjoint au maire qui avait commis une infraction. En consultant son dossier Stic, je découvrais qu’il était connu pour une vingtaine d’infractions. En fin de compte, c’est comme s’il y avait un virus que la ville finit par intégrer dans son écosystème. Elle devient une sorte de malade qui tient comme ça, cahin-caha, mais les problèmes ne sont jamais réglés. C’est juste un mouchoir qu’on met sur nos cités...

Territoires, d'Olivier Norek, Ed. Michel Lafon, octobre 2014, 394 p.,18,95 €.